L’âne dans l’isoloir

19 avril2017, Jamais le nombre d’indécis n’aura été aussi important à la veille d’une élection présidentielle (40% selon un récent sondage Ipsos!). Nombre d’électeurs se retrouvent ainsi dans la position de l’âne de Buridan : selon ce fameux paradoxe scolastique (attribué de manière apocryphe au théologien médiéval Jean Buridan), un âne ayant autant faim que soif, et placé à égale distance d’une botte de foin et d’un sceau d’eau, se laissera mourir d’inanition, faute de pouvoir choisir…

A cet aimable paradoxe, les trois plus grands métaphysiciens de l’âge classique ont tenté d’apporter une réponse. Espérons que leurs analyses aident nos indécis à mettre un bulletin dans l’urne.

Dans un célèbre scolie de son Ethique (deuxième partie, proposition 49), Spinoza tente de démontrer que la volonté et l’intellect sont une seule et même chose. Autrement dit, il n’existe pas de volonté indépendante qui flotterait au-dessus de nos passions ou de nos idées: celles-ci impliquent leur propre affirmation. Conséquence: un homme placé dans la situation de Buridan, tiraillé par des sentiments égaux, mourra bien de soif et de faim. L’électeur, ou l’électrice puisque Spinoza a la délicatesse de féminiser l’ânesse (asinadans le texte latin), finira par voter blanc.

Il faut au contraire avoir toute la foi de Descartes dans le libre-arbitrepour postuler ce qu’il appelle, dans une lettre au Père Mesland, la «liberté d’indifférence» : une capacité à se déterminer «dans les actions où la volonté n’est portée par aucune raison évidente vers un parti plutôt que vers un autre». La grandeur de l’homme, que l’exercice de la raison distingue de l’animalité, c’est paradoxalement de pouvoir choisir sans raison, et de triompher ainsi de l’apathie.Si l’âne meurt de faim, l’homme se sauve. Poutou ou Cheminade? La dignité de notre espèce vous impose, dans le secret de l’isoloir, de faire un geste décisif, pure expression du libre-arbitre.

La solution la plus élégante revient toutefois à Leibniz. Penseur de la différence et de la singularité, inventeur du calcul infinitésimal, Leibniz conteste la possibilité même de l’âne de Buridan. S’il n’y a pas deux feuilles ni deux gouttes d’eau pareilles dans tout l’univers, a fortiori ne peut-on imaginer dans l’ordre de la nature que les distances soient parfaitement égales, et les appétits de l’âne parfaitement équivalents. C’est une fiction de métaphysicien, démentie théoriquement par l’analyse mathématique de l’infiniment petit, et empiriquement par les sciences naturelles.«Il y aura donc toujours bien des choses dans l’âne et hors de l’âne, quoiqu’elles ne nous paraissent pas, qui le détermineront à aller d’un côté plutôt que de l’autre.» Ce passage de la Théodicée1 (II, §49) s’inscrit logiquement dans une philosophie qui s’efforce de réconcilier l’idée d’un déterminisme divin avec celle d’un choix individuel. L’expression de mes préférences personnelles ne fait que refléter des causes qui m’échappent, intégrées à l’infinie complexité du calcul de Dieu. Laissez-vous guider, le jour du vote, par vos inclinations naturelles, reflet du meilleur des mondes possibles…

Alors, chers indécis, ne faites pas les ânes, au risque de ressembler, comme le dit Spinoza dans la suite du scolie, aux enfants, aux sots et aux déments. La démocratie, aussi décevante qu’elle soit parfois, mérite mieux que des braiments protestataires.

comprendre politique stratégie
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2 réponses

il y a 2 ans par PascalW

Bonjour,

Flagornerie mise à part, ta seule question apporte plus de culture et de finesse que toute la campagne du second tour.

Merci ;-)

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il y a 2 ans par olivierChaillot

Arrête, je suis tout rouge !

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il y a 2 ans par jefsey

Bonne analyse ... d'avant. Le problème d'aujourd'hui est que toute cette raison logique - bien introduite - n'est, peu à peu, plus de mise. Et c'est sans doute la raison de tout ce qui nous destabilise.

(1) les enfants, les sots et les déments de plus de 18 ans votent (et achètent).

(2)  Newton [inventeur du calcul différentiel géométrique] a "intégré l’infinie complexité de la [maintenance] de Dieu" à la cosmologie et Leibnitz [inventeur parallèle du calcul différentiel dynamique] a conduit à son abandon mathématique (problème des n-corps) à la suite de Poincaré (conduisant à la théorie du chaos) et à la découverte (Lorentz) de l'importance des conditions initiales. Il semble en résulter ce que j'appelle la "téléonologie" : à partir d'un seuil de complexité (d'intrication) l'effet semble participer à la cause.

Ce n'est bien sur qu'intuitif, mais dès 1970 Alvin Toefler (avec l'impact que l'on sait) a identifié le "choc du futur" comme le mal du siècle (le stress causé par trop de choses nouvelles en trop peu de temps), il semble que la complexité en soit le "pharmakon" (comme dit Stiegler), si on la maîtrise (par la facilitation) on survit, sinon elle nous enfonce. Face à la complexité de la situation actuelle, les média devraient être nos facilitateurs. Or ils ont joué le rôle de confuseurs. Soit par manque de capacité réelle, soit manipulés par un grand nombre d'intérêts simultanés (donc non logiques). Avec pour conséquence une destabilisation commune. Il n'y a pas de complot, mais l'impression d'un complot lorsque beaucoup d'intérêts (n>2 selon Poincaré) confluent pour une seule décision.

Mathématiquement René Thom (Théorie des Catastrophes) et Per Bak (auto-régulation critique - situation des avalanches) nous disent que les apories se résolvent d'elles-mêmes aprés une singularité disruptive. Ton indecis va participer à la criticalité de la décision commune qui sera prise par la tendance de potentialités qui mènera le jeu au moment de rupture (majorité pour un candidat, élections législatives n°1, élections législatives après dissolution, situation révolutionnaire VIème République, référendum d'initiative populaire si on l'obtient). Ce qui compte n'est plus un résultat mais une émergence. Sa propriété est dans une certaine mesure de s'affranchir de la flèche du temps. Le résultat de ce soir ne sera sans doute qu'un début. Chacun à un moment ou un autre se sera ou s'est déjà abstenu à l'occasion d'un vote/action qui s'avèrera plus tard décisif.

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